« L’œuvre est indissociable de la vie de l’auteur dont il faut suivre les folies pour comprendre ce qui nourrissait son « monde » ». Ces paroles de Félicien Marceau lorsqu’il évoque Honoré de Balzac correspondent parfaitement à Marcel Imsand. Sur chacune des photographies qu’il a réalisées, il a réussi à faire passer une émotion et une modestie qui lui sont propres. Jamais il n’a utilisé de flash, comme pour promulguer la totale authenticité qui le caractérise.
Marcel Imsand, photographe et humaniste suisse de huitante ans, est né le 15 septembre 1929 dans le village de Pringy. A 15 ans, il quitte Broc ou il a suivi l’école élémentaire et rejoint Lausanne. En 1947, il part pour Neuchâtel, endroit où la photographie entre dans sa vie. Finalement, en 1958, après avoir alterné divers métiers dont des travaux à l’usine, il rejoint Lausanne. Là il prend la décision, durant les années soixante, de vivre essentiellement de la photographie. Actuellement, le Musée gruérien le met à l’honneur avec l’exposition « Paul et Clémence », jusqu’au 14 février 2010. Parallèlement un nouveau livre «Histoire d’une image» est présenté aux Editions La Sarine. C’est en homme simple qu’il nous fait part de la sensibilité de l’homme et de son art.
Vous avez consacré la majeure partie de votre vie à la photo, depuis quand cette passion est-elle présente ?
La passion m’est venue très tôt. A 16 ans, j’ai rencontré Jean-Claude Tschau, un reporter photographe à Neuchâtel. Chez lui, j ai vu comment les photos étaient développées et cela m’a impressionné, je me suis alors inscrit dans un club de photographies. C’est parti comme ça et à 35 ans je suis devenu indépendant. Je n’aurais jamais imaginé travailler un jour pour mon compte.
Avez-vous une idée du nombre de photos réalisées jusqu’ici ?
Non, mais je fais très peu de photo. Il faut que les gens se sentent à l’aise afin de créer un climat de confiance. Pour cela je me fais plutôt petit que grand pour me faire oublier et donc je réalise très peu de tirages. Néanmoins, je ne recherche pas forcément la bonne photo, j’ai une émotion et comme je possède une grande expérience, j’ai le sens du cadrage.
Est-ce qu’un lien d’intimité se crée avec les personnes que vous prenez en photo ?
Oui, un lien de tendresse apparaît, un lien de confiance et d’amour qui se partage entre deux personnes. Vous ne pouvez pas arriver chez les gens et commencer à photographier sans les respecter, vous faites seulement 2 ou trois photos car ils vous ont permis de rentrer, ils vous ont adopté. Pour que les gens vous aiment, il ne faut pas se mettre en avant. Le numérique se met en avant, il prend de la place et c’est difficile de rester discret tandis qu’avec un petit « Leica » qui possède un rideau qui ne fait pas de bruit vous pouvez garder la tendresse qui se partage. J’ai fait beaucoup de livres et j’ai toujours gardé cette pudeur, c’est la base de tout.
Pourquoi avez-vous une préférence pour le noir et blanc ?
Je suis un défenseur du noir et blanc. Je tire mes propres photos, les travaille moi-même au laboratoire et j’y attache d’ailleurs une grande importance. C’est tout un mystère quand la photo sort du révélateur, cependant, j’ai gagné ma vie en faisant des livres et des campagnes publicitaires en couleur. Le noir et blanc je l’ai en fait pratiqué pour moi, cela ne m’intéressait pas de faire de la photo couleur pour m’exprimer personnellement, même si lors de mes campagnes publicitaires en couleur je m’exprimais aussi. Mon travail n’était pas différent si je faisais de la publicité ou des travaux plus intimes comme « Paul et Clémence ».
Comment avez-vous vécu le développement de la photo grâce au numérique ?
Le numérique ne m’intéresse pas. Si aujourd’hui j’étais indépendant, je ne pourrais pas l’être en faisant du numérique. Avec celui-ci vous pouvez regarder [les photos], et si vous n’êtes pas content, vous refaites encore et encore, cela n’a plus aucun rapport avec les photos qu’on tire dans un laboratoire avec un très beau papier. Par exemple « L’illustré » a réalisé un reportage sur moi pour mes 80 ans et la fille qui a travaillé au numérique a fait près de 100 photos et n’en a publié que 2. Les choses ont changé mais on ne reviendra pas en arrière, on continuera à aller de l’avant. Personnellement, je n’ai rien contre le numérique car des gens qui font de l’actualité ou de la photographie peuvent tiré cent fois la même photographie avec leur imprimante. Moi je n’ai tiré qu’une seule fois chaque photo. Pour qu’elle soit belle c’est tout un travail d’artisan incomparable au numérique, et il est vrai que des photos comme celles que l’on peut voir au musée [actuellement pour l'exposition « Paul et Clémence], cela n’existe plus.
Actuellement, avec tous les changements qu’il a existé, pourrait-on encore faire de tels reportages ?
Je pense qu’à la campagne si. Par exemple, on retrouve des gens qui vivent comme « Les Frères », même si avec eux c’était particulier car ils étaient jumeaux. Mais aujourd’hui je suis sûr qu’il existe encore des gens qui vivent modestement. S’il y en aura encore dans 30 je n’en sais rien, mais je pense que l’on trouvera toujours ce type de personnes. La société a changé avec la télévision et tous les moyens de diffusions, mais il y a plus important que l’argent, les humains sont les humains, les pauvres gens resteront toujours les pauvres gens et il en existera toujours. Au fond les gens n’ont pas changé, ce sont les modes et les habits qui changent mais leur âme et leur cour demeure semblable.
Quel bilan tirez-vous de vos années de photographes?
J’ai eu la chance de rencontrer des gens et d’avoir du travail. Quand j’ai commencé je ne connaissais personne et je n’avais pas d’argent, j’ai du parfois travailler jour et nuit pour gagner ma vie. L’essentiel d’un métier de reporter c’est de ne pas se croire supérieur à quelqu’un parce que vous êtes le reporter. Vous vous faites plutôt inférieur pour que les individus prennent confiance en vous et sentent qu’on les aime. C’est la base de toute ma vie. Je suis toujours resté Marcel et il faut démontrer une forme de respect envers l’être humain, que ce soit un artiste ou un paysan. On n’a donc pas le droit de « mitrailler » chez quelqu’un ; on prend un nombre limité de photos car il faut maîtriser son métier et moi je le maîtrisais très bien donc je n’avais pas besoin d’un très grand nombre de clichés.
Quelques mots sur les dernières pages de votre livre : « Les Frères » ?
« L’est et l’ouest » et Milet, ce sont des frères jumeaux qui ont vécu toute leur vie ensemble. Ils sont restés toujours très humbles. C’est l’un des livres les plus intimes que j’ai accompli [« Les Frères »] avec « Paul et Clémence ». À la fin Milet meurt et j’ai quand même pris une photo deux ou trois jours avant alors que l’on voit qu’il va s’en aller. C’était quelque chose de très profond.
Pour conclure : aimez-vous la crème double ?
Oui j’aime cela mais je n’en mange pas trop. Simplement, chaque fois que je viens en Gruyère je mange de la crème double avec des meringues.
France Repond & Marco Ruas
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